Avez-vous constaté avec quelle admirable opiniâtreté la quasi-totalité des enseignants font montre de la tyrannie la plus absolue dans le choix des fournitures scolaires ? Sous prétexte de quelque secret pédagogique dont eux seuls sont les détenteurs ils vous imposent l’achat de fournitures dont aucun aventurier, ni Indiana Jones, ni Bernard Kouchner n’oserait entreprendre la quête.
Le bien-fondé de leurs exigences est à ce point indiscutable et évident qu’il n’est même pas possible d’envisager un quelconque partenariat avec les commerces locaux, tant il est impensable que ces fournitures soient introuvables. Même dans le cas, pas si hypothétique, d’une ville-état dont l’immense majorité de la population se fournirait auprès d’un unique supermarché. C’est ainsi que tous les ans, les parents se retrouvent contraints aux plus avilissantes des supplications pour obtenir de la part du détaillant qui ne veux rien entendre l’Agenda Scolaire Clairefontaine When, en 21 x 29,7.
Par parenthèse, lorsque j’étais écolier, il était de bon ton de s’affranchir des marques afin de mettre tout un chacun sur un pied d’égalité et de gommer les disparités sociales. En d’autres termes, celui qui avait un Texto 7 était un salaud de riche ou pire, voulait le faire croire : le cahier de textes moche à spirale était devenu la règle. Mais de nos jours on institutionnalise l’addiction aux marques. Probablement pour préparer la ségrégation qui s’opérera lorsque, arrivés à l’université (par exemple innocemment choisi à l’IAE de Nice) les enfants se feront sabrer lors des oraux s’ils utilisent un Mac pour leurs présentations.
Mais chaque déboire en son temps, pour l’instant il est question de se procurer le cahier de travaux pratiques 24×32 sans spirale, en 96 pages. Lorsque vous l’avez en main, après 20 minutes d’un affrontement quasi darwinien contre des parents également en lutte pour la survie scolaire de leur espèce vous comprenez soudain que les feuilles ont de petits carreaux, et non les réglementaires Seyès. Le Seyès existe bien… Mais en 80 pages ! Alors vous retournez courageusement au fond de la mêlée et enfin, après avoir occis deux ménagères pourtant armées de caddies spécialement étudiés pour vous cisailler les chevilles, vous en ressortez avec un cahier de travaux pratiques, 96 pages, Seyès… Mais à spirale ! Dès lors, vous vous trouvez devant le choix cornélien de le commander sur internet moyennant 3,66 € + 12 € de frais de port, soit de vous dresser contre la scandaleuse tyrannie enseignante et de persister dans l’acquisition du cahier à spirale.
Dans ce cas, vous saurez que, le jour même où votre enfant aura eu son premier cours avec l’enseignant à qui le cahier est destiné, il écopera d’une punition qui, selon mon expérience personnelle, consistera à recopier plusieurs fois la liste des fournitures. Sanction hautement absurde qui punit celui qui n’est nullement responsable de la situation et qui, si vous y réagissez, servira de fondation aux excellents rapports que vous établirez toute l’année durant avec un éminent membre du corps enseignant.
Car tout repose sur cette certitude partagée entre tous les profs, au point qu’elle doit probablement être une condition d’obtention du CAPES : eux seuls savent quoi inculquer à nos enfants. C’est leur mission, et rien ne saurait les en distraire. Et si nous, pauvres parents, osions interférer, nous nous heurterions à l’argument ultime : “Voulez-vous retirer votre enfant du spectacle, de l’atelier ou autre”. C’est avec de telles manoeuvres que je me retiens d’associer à une prise d’otage que l’on parvient à nous faire gommer nos convictions profondes. Oserais-je priver mon fils de six ans de sa participation au spectacle parce que, fasciste que je suis, je m’interroge sur le bien-fondé de lui faire apprendre une chanson faisant l’apologie du communautarisme, du communisme, en plus de lui apprendre que, français blond aux yeux gris il rassemble tous les caractères du raciste primaire ?
Nous avons tous en mémoire les noms de profs exceptionnels, ceux qui nous ont ouvert les yeux sur des idées vertigineuses nous laissant le souffle court, ceux qui nous ont marqués à vie et que nous reconnaissons volontiers comme nos Maîtres. Mais pour un de ces enseignants, combien sont-ils qui pensent être dépositaires de l’indiscutable toute-puissance éducative ? Je reste persuadé que les listes scolaires, dont la cruauté relève de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, sont pour eux un moyen d’affirmer ce pouvoir auto-proclamé. La colle doit être de la Uhu, pas de la Scotch, discutez pas !
Dans ce pathétique jeu du plus fort, la liste, c’est le coup de semonce !
Epilogue : j’ai rencontré dans une librairie mon ancien Surveillant Général du Secondaire. Il me montre, d’un geste agacé, le grand classique de la littérature qu’il s’apprête à acheter. “Pfff… ‘Pas la bonne édition, y paraît ! J’te jure. Comme si c’était pas le même texte.” Je saute sur l’occasion et lui demande la vérité sur les listes. Pourquoi cet acharnement à exiger le truc introuvable ? La réponse fut désarmante : “Bah… Y s’en foutent. Tout simplement. Z’en ont rien à foutre ! Y disent ce qu’ils veulent et puis voilà, y cherchent pas.”











