Sublime, cet iPad. Un écran magnifique, une interface modèrne irréprochable et surtout, cette impression vertigineuse lorsque l’on met les doigts sur la page web. Rien à dire, je suis ravi de mon achat.
Reste à savoir ce que je vais en faire. Il est destiné à m’amuser et me faire plaisir, ça c’est fait. Mais, réellement, qu’est-ce que je vais en faire ? Et pour être plus précis, qu’est-ce qu’on va me permettre d’en faire ?
Lire Le Monde ? L’application est payante. Et pour tous les autres, Times, Figaro etc. c’est plus nuancé : l’application est gratuite, mais l’accès aux contenus intégraux est payant. Pas la peine de s’en étonner, ni de s’étendre sur la problématique de la presse en ligne, nous l’avons tous comprise : il faut rémunérer les journalistes, et pour cela vendre du papier, et/ou de l’espace publicitaire virtuel ou non.
Alors, l’iPad, sauveur de la presse ? En l’état actuel des choses, j’en doute : l’offre consiste à nous permettre de télécharger son journal sur la tablette, moyennant un abonnement ou un coût unitaire plus ou moins exorbitant. Pour 499 €, prix d’entrée de gamme de l’iPad, vous économisez un aller-retour au kiosque pour acheter votre quotidien. Encore que… La tablette ne se suffisant pas à elle-même, vous avez nécessairement un ordinateur. De fait, pour 499 € vous avez le droit de ne plus lire votre magazine en PDF sur l’écran de votre Mac ou PC mais de tourner les pages d’un clic de doigt sur votre iPad.
L’iPad ne sauvera rien du tout, c’est le modèle qui a tout faux.
Tournez le problème dans tous les sens, la conclusion est la suivante : l’offre actuelle n’est pas adaptée. L’iPad ne sauvera rien du tout, c’est le modèle qui a tout faux. Et il en va de même pour les livres, Sony et Amazon (avec son Kindle) s’y sont cassé les dents, et pour cause : entre un prix de l’ouvrage comparable à celui de l’édition traditionnelle, un catalogue restreint, un confort de lecture moindre à celui du papier, les ventes n’ont jamais décollé.
Et puis, quelle serait la taille du marché pour ces applications permettant de lire son quotidien ? Combien de personnes se contentent des versions gratuites disponibles sur mobiles et qui offrent déjà accès à l’essentiel du contenu ? Poussons à l’extrême : dans sa keynote de présentation de l’iPad, Steve Jobs lui-même feuilletait le site du New York Times, comme une solution se suffisant à elle-même. Preuve que la principale innovation de l’appareil est son format : un grand écran, plat, tactile et léger, la meilleure métaphore actuelle du papier.
Mais c’est de papier électronique qu’il s’agit, et qui profite à plein de la convergence pour laquelle nos ordinateurs sont armés depuis une éternité, notamment avec les iApps. A quoi bon faire du papier, du print, avec un iPad ? C’est comme rouler en Maserati sur un chemin vicinal : non seulement c’est frustrant mais en plus une bonne vieille Mobylette (la 51V, la bleue) est mieux adaptée. L’erreur de la presse actuelle dans sa politique électronique, c’est de transposer, de persister à faire du papier.
L’erreur de la presse, c’est la transposition.
Nouvelle technologie, nouveaux médias, nouveau paradigme. L’écriture web est une spécialité (dont je transgresse toutes les règles en ce moment même), et le consommateur de l’information a lui aussi ses spécificités. Il consulte des messages brefs, il “saute” de l’un à l’autre. A l’image de la cassette audio contre le CD, le temps du linéaire est révolu, le numérique nous offre désormais l’accès aléatoire et non plus séquentiel. Qui, depuis mon grand-père, lit désormais un journal en continu depuis la couverture jusqu’au programme TV ?
Wired a parfaitement su prendre le virage avec une offre riche, esthétique et multimédia. Mais comme le dit Ludovic Blecher, responsable des éditions numériques pour Libération dans ce papier de mac4ever.com “C’est impossible de proposer quelque chose d’approchant pour un quotidien.” Oui, il faut du temps pour aboutir à un tel résultat. Or, le dernier des chargés de communication vous le dira, la réactivité est essentielle dans les médias.
Mettons les choses en parallèle: nous avons des lecteurs qui demandent maintenant une information brève et modulaire, et nous avons en face des sites d’information comme Yahoo ou Google news, qui n’offrent guère plus que des dépêches d’agence, ce qui correspond à la demande au point de mettre la presse traditionnelle en péril. D’un autre côté, nous avons une vraie demande pour des contenus tirant parti des possibilités des supports numériques et qui reposent sur un véritable processus créatif et de production.
Au final, je prends le pari suivant. L’information viendra désormais au public directement des reporters d’agence. Les grands médias “gratuits”, autrement dit la télévision, ajouteront une part d’analyse, de mise en perspective et/ou leur ligne éditoriale, parce qu’ils auront les moyens, par le jeu des recettes publicitaires, de proposer une valeur ajoutée. Les médias numériques proposeront eux également de la valeur ajoutée, mais qui sera directement “vendue” aux lecteurs via quelque forme de téléchargement.
Quant à la presse papier ? Elle existera encore, bien sur. Mais le nombre de titres va diminuer, et les équipes de rédaction voleront probablement en éclat, lâchant dans la nature autant de pigistes qui produiront des articles “modulaires” (modularité, encore) à destination des agences ou des sites d’information. L’édition papier deviendra plus noble, comme le sont désormais les photos argentiques par rapport aux photos numériques. L’impression sera le domaine des digests et éditions de luxe. Les kisoques subiront le sort des vidéo-clubs. Evidemment, l’iPad et ses semblables n’en seront pas responsables, mais peut-être les accélérateurs.
Nouveau public, nouveaux médias, nouveaux supports. Comment vouliez-vous qu’un journal en PDF puisse avoir du succès ?












Sans compter que je me demande qui prendra le risque de lire son quotidien sur iPad dans le métro comme tout un chacun le fait pour la presse papier. Trop tentant pour les voleurs.
Quant à l’iPad, son écran n’a rien d’irréprochable : je l’ai vu tout taché de doigts après quelques heures d’usage !
Une pigiste (non modulaire)
Et à l’inverse, j’ai vu mes doigts tous tachés d’encre après quelques heures de lecture de la presse traditionnelle !
Quant à la lecture dans les transports en commun, le risque de vol sera écarté lorsque les supports numériques se seront banalisés, remplaçant dans le même temps le papier. Ce sera quand la fameuse mutation sera opérée.
– Un ex-pigiste